Octobre 2012

sommaire

Responsabilité & Environnement

La biodiversité

Numéro complet
Ce numéro a été coordonné
par Claire TUTENUIT

N° 68

Editorial

Par Pierre COUVEINHES
Rédacteur en chef des Annales des Mines

Avant-propos

Par Claire TUTENUIT
Délégué général d’Entreprises pour l’Environnement (EpE)

1 - Mécanismes, enjeux et aspects économiques

Qu’est-ce que la biodiversité ? Quels sont les mécanismes de son érosion ?

Par Gilles BOEUF
Président du Muséum national d’Histoire naturelle, Paris ; Professeur à l’Université Pierre et Marie Curie, Laboratoire Arago, UPMC/CNRS, Sorbonne Université, Banyuls-sur-Mer

Les Nations Unies avaient déclaré l’année 2010 « Année internationale de la biodiversité », suite à la résolution adoptée en juin 2002 au Sommet de la Terre à Johannesburg qui avait eu la prétention de freiner, voire de stopper (!), l’érosion de la biodiversité pour 2010. Or, toutes les constatations faites en 2010, et ce dès la Conférence de l’Unesco tenue à Paris en janvier de la même année, ont montré que la situation n’avait jamais été aussi préoccupante.

Biodiversité et développement durable : Les enjeux de la « recapitalisation écologique »

Par Bernard CHEVASSUS-AU-LOUIS
Inspecteur général de l’Agriculture, membre de l’Académie des technologies

Le lien entre biodiversité et développement durable est souvent perçu dans une logique de court terme visant à trouver dans le vivant de nouvelles ressources pour de nouvelles productions (biocarburants, ressources génétiques, nouveaux médicaments), afin notamment de pallier les limites d’un certain nombre de ressources actuellement utilisées. Au cours du XXe siècle, l’exploitation des ressources naturelles issues de la biodiversité était fondée sur trois croyances, dont on mesure aujourd’hui le caractère erroné : le caractère inépuisable de ces ressources, leur gratuité et la diminution progressive de notre dépendance vis-à-vis de celles-ci. À l’avenir, pour éviter de nouvelles désillusions, l’utilisation de la biodiversité devra reposer sur des principes différents, notamment en adoptant des conceptions de l’innovation et des critères de performance nouveaux. Partant d’une réflexion sur le contenu des trois types de « capital » concernés par le développement durable, un objectif politique ambitieux allant bien au-delà de la simple proposition de stopper la perte de biodiversité serait d’augmenter le « capital écologique » de notre pays, non pas en substitution aux deux autres types de capital (économique et humain), mais au contraire en synergie avec eux. (1) Cet article est une version condensée et remaniée d’un texte publié en 2009 (référence [5]).

Les services écosystémiques et leur valorisation

Par Xavier Bonnet
Chef du service de l’Economie, de l’Evaluation et de l’Intégration du Développement durable (SEEIDD) du Commissariat général au Développement durable du ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie

L’érosion rapide de la biodiversité sous l’influence des comportements anthropiques a stimulé dans le monde une réflexion sur les outils économiques utilisables pour inscrire sa protection dans le développement socio-économique intégré. De même qu’il est aujourd’hui largement admis, en théorie, que donner un prix aux émissions de gaz à effet de serre est le seul moyen de les réduire suffisamment, a également été ouverte la question de la valorisation de la biodiversité comme moyen de la protéger. Mais ce domaine s’avère encore plus complexe que celui des émissions de gaz à effet de serre.

La fiscalité de la biodiversité existe-t-elle ?

Par Guillaume SAINTENY
Maître de conférences à l’Ecole Polytechnique

L’utilisation de la fiscalité se développe dans de nombreux domaines liés à l’environnement : l’énergie, les transports, le climat, les déchets, etc. En revanche, elle demeure peu utilisée en matière de biodiversité. Cela paraît vrai sur le plan international, européen, national et local. En réalité, il n’existe pas véritablement de fiscalité de la biodiversité, mais plutôt une fiscalité qui s’est historiquement construite sans tenir compte de ses effets sur la biodiversité. C’est notamment la situation qui prévaut en France. Globalement, la structure du système fiscal français est défavorable à la préservation de la biodiversité. C’est le cas, par exemple, de la fiscalité du patrimoine, de la fiscalité locale, de la fiscalité de l’urbanisme ou encore de la fiscalité s’appliquant à la gestion de l’eau.

La stratégie nationale pour la biodiversité

Par Odile GAUTHIER
Directrice de l’Eau et de la Biodiversité au ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie

Cet article décrit le cheminement de la France en matière de protection de la biodiversité depuis la convention sur la diversité biologique de 1992 jusqu’à la deuxième stratégie nationale pour la biodiversité adoptée en mai 2011. Il détaille en particulier l’approche de participation des parties prenantes et de mobilisation de la société retenue en 2011 pour franchir une nouvelle étape dans la prise en compte des enjeux de biodiversité par les décideurs de toute nature.

La stratégie nationale pour la biodiversité : un progrès vers le pluralisme et la diversité dans la prise de décision collective

Par Michel JUFFÉ
Philosophe, ancien conseiller du Vice-président du Conseil général de l’Environnement et du Développement durable, Vice-président du conseil scientifique de l’Association Française pour la Prévention des Catastrophes Naturelles (AFPCN)

« Entretenir la plus grande diversité possible de conditions d’existence humaine et ne pas uniformiser les hommes avec un codex moral – voilà le moyen le plus général de préparer le hasard favorable. » Nietzsche, Aurore, Fragments posthumes, début 1880-printemps 1881, Gallimard, 1980. Nietzsche, lecteur de Darwin, plaidait déjà pour la diversité au sein de l’espèce humaine, comme le fit Claude Lévi-Strauss soixante-dix ans plus tard, dans son célèbre ouvrage Race et histoire. Même si l’on trouve chez Darwin de nombreuses allusions à la nécessaire diversité des « êtres organisés », c’est avec la création de parcs naturels, puis avec les plaidoyers pour la nature de Vladimir Vernadsky, d’Aldo Leopold, de Jean Dorst, de Stephen Jay Gould et de bien d’autres, que la notion de protection de la « diversité des êtres vivants » a peu à peu cheminé. Il est vrai que tous avaient été précédés de plusieurs centaines d’années par Montaigne, lequel admettait que tous les êtres vivants partageaient le même sort et étaient d’égale valeur (1). Ce n’est pourtant qu’à l’occasion de la conférence des Nations Unies sur l’environnement et le développement, tenue en juin 1992 à Rio-de-Janeiro (Brésil), que ce mouvement a trouvé une portée politique, sinon juridique.

2 - Agriculture, aménagement du territoire et biodiversité

Agricultures et biodiversité : des futurs liés

Par Marion GUILLOU
Présidente d’Agreenium

Plus d’un tiers des plantes cultivées dépendent de l’activité des insectes pollinisateurs (abeilles, etc.) pour se reproduire. La contribution des vers de terre au maintien de la fertilité des sols a été évaluée en Irlande à un apport de 700 millions d’euros par an. L’agriculture a besoin de la biodiversité, tout en y contribuant directement. Dans les pays où l’espace est largement exploité par l’homme, les interactions entre les activités de production agricole ou forestière et la diversité du vivant (végétal, animal ou microbien) sont nombreuses et essentielles. Pour favoriser des synergies positives, il est indispensable d’aménager, d’inciter et d’évaluer. C’est un des enjeux des politiques publiques agricoles à visées économiques et environnementales, à développer à l’échelle de l’Europe, comme à celle des territoires.

Les défis de la découverte de l’origine de la pomme

Par Catherine PEIX
Photographe professionnelle

C’est au coeur des montagnes célestes du Tian Shan, dans des forêts ancestrales, que se cache le secret de l’origine de tous les pommiers du monde ! Dominant les herbes folles, ces arbres monumentaux entrelacés de lianes offrent une abondance et une variété de fruits hors du commun. Joyaux de la biodiversité, ils possèdent, à l’état sauvage, des gènes de résistance aux principaux fléaux qui ravagent nos pommiers cultivés. Aujourd’hui, un drame silencieux se joue dans nos vergers. Les pesticides ne protègent plus suffisamment les pommiers des attaques massives de champignons et de maladies. La conséquence en est une course éperdue (et perdue d’avance) vers l’emploi de toujours plus de pesticides très dangereux pour l’homme et l’environnement. Le Malus sieversii (le nom scientifique de ce pommier sauvage originel) pourra-t-il nous permettre de relever ce défi ? Et porter l’espoir d’une nouvelle forme d’arboriculture ?

Abeilles et biodiversité

Par Philippe LECOMPTE
Président fondateur du réseau Biodiversité pour les abeilles

Le monde a depuis quelques années pris conscience de la question des abeilles, ou plutôt des questions que pose leur évolution inquiétante : 40 à 50% des colonies ont disparu aux USA, 30% en Europe, avec de fortes disparités entre l’Est et l’Ouest de l’Europe. Il est aujourd’hui bien connu que les abeilles rendent à la nature et à l’humanité des services immenses, et d’abord celui de la pollinisation, comme l’a identifié Jacques Lecomte, entomologiste (aujourd’hui disparu) de l’INRA, qui a mis en évidence cette fonction aujourd’hui qualifiée d’agro-écosystémique, qui est une des trois dimensions de la biodiversité. Un autre service est celui de sentinelle de la biodiversité : là où les abeilles disparaissent, il se confirme que les autres insectes sont eux aussi affaiblis, ce qui est le signe que l’ensemble de la biodiversité est affecté (l’abeille est une « espèce parapluie »). Cette prise de conscience de leur utilité, ainsi que des menaces qui pèsent sur les abeilles a stimulé les recherches sur ce sujet. Nous apportons ici les réponses les plus actuelles à trois questions principales : – Pourquoi les ruches disparaissent-elles ? – Dans quelle mesure la disparition des abeilles menace-t-elle l’humanité ? – Peut-on enrayer ce phénomène d’effondrement ?

Les politiques agricoles en faveur de la biodiversité

Par Eric GIRY
Ingénieur en chef des Ponts, des Eaux et des Forêts, Chef du service de la stratégie agroalimentaire et du développement durable au sein de la direction générale des politiques agricole, agroalimentaire et des territoires au ministère de l’Agriculture, de l’Agroalimentaire et de la Forêt

Avec une surface occupée à plus de 60% par des usages agricoles, pratiques agricoles et maintien de la biodiversité sont en France intimement et indissociablement liés. Bien que réduite d’année en année par une urbanisation mal maîtrisée, l’agriculture peut et doit contribuer à la préservation et à la restauration de la biodiversité. Il convient pour cela de l’aider, dans le cadre d’approches et d’outils systémiques, à renouer avec des pratiques favorables à la biodiversité, sans toutefois renoncer à sa mission première de production de denrées agricoles et alimentaires dans un contexte de plus en plus concurrentiel. Cette mission est au coeur des préoccupations du ministère en charge de l’agriculture. Elle doit s’exercer en cohérence et en complémentarité, et s’intégrer autant que faire se peut avec les dispositifs élaborés et mis en oeuvre par le ministère en charge de l’écologie et du développement durable.

La compensation écologique : « si possible », selon la loi de protection de la nature de 1976. Une obligation, pour nous

Par Laurent PIERMONT
Ingénieur agronome, docteur en écologie, PDG de la Société Forestière et de CDC Biodiversité

Si la loi de la protection de la nature de 1976 a posé le principe de la compensation, cette dernière est longtemps apparue impossible à mettre en oeuvre aux yeux de la plupart des maîtres d’ouvrages. La société CDC Biodiversité, filiale de la CDC, propose une offre commerciale aux maîtres d’ouvrages soumis à cette compensation pour perte de biodiversité, une compensation qui pour CDC Biodiversité ne doit pas se concevoir en termes d’équivalence monétaire, mais d’équivalence écologique. Pour elle, un approfondissement du concept de compensation est nécessaire pour favoriser l’établissement de relations plus durables entre le développement économique et la préservation des écosystèmes.

Biodiversité et infrastructures linéaires : la contribution de rte à la trame verte et bleue

Par Jean-François LESIGNE
Attaché Environnement à Réseau de Transport d’Electricité (RTE)

La cohabitation des différents réseaux de transport est une réalité historique. Les civilisations qui se sont succédées au long des siècles ont construit des réseaux qui ont été amenés à se croiser : ainsi, les aqueducs témoignent encore du franchissement de certaines voies romaines par des adductions d’eau. Puis le réseau des canaux s’est ajouté au réseau routier, lui-même suivi par le réseau des voies ferrées au XIXe siècle et, enfin, par celui des autoroutes, des gazoducs et des lignes électriques et de télécommunication, au XXe. Les ingénieurs ont su trouver les solutions pour que ces réseaux se croisent tout en maintenant la fonctionnalité de chacun d’entre eux. Aujourd’hui, un nouveau réseau doit être construit, la Trame verte et bleue (TVB). Pour y parvenir, naturalistes, ingénieurs, aménageurs et législateurs doivent ensemble innover, trouver des solutions à des problèmes parfois complexes qui nécessiteront encore des études et de l’expérimentation. Sans attendre la résolution de tous les problèmes, la nouvelle toile doit commencer à se tisser.

3 - Science, industrie et biodiversité

Les interfaces entre la communauté scientifique et la société civile ou la nécessité d’un dialogue entre science et société, autour des enjeux de biodiversité

Par Hélène LERICHE
Docteur vétérinaire & docteur en écologie

La science cherche à comprendre la biodiversité, mais l’enjeu même de cette biodiversité est celui de notre société et concerne nombre d’acteurs qui participent du devenir du vivant. Ils portent donc une part des questions que pose la crise de la biodiversité, mais aussi les éléments de savoir et les réponses possibles, pour l’action comme pour la connaissance. Des interfaces et des dialogues sont à construire ou à renforcer afin que science et société portent ensemble les enjeux de la biodiversité et aident ainsi à construire notre avenir.

Les entreprises, acteurs de la biodiversité

Par Claire TUTENUIT
Délégué général d’Entreprises pour l’Environnement (EpE)

La plupart des activités économiques ont pour objet de rendre des services à la place de ceux fournis autrefois par la nature, mais en quantité trop limitée ou au prix de trop d’efforts pour satisfaire toute l’humanité : ainsi, la construction de bâtiments a remplacé les grottes et les huttes de branchages, l’agriculture s’est substituée à la cueillette et à la chasse, l’automobile au cheval, les produits chimiques aux colles, aux colorants, aux médicaments, aux textiles ou aux cosmétiques naturels… L’industrie, par essence, recherche et développe des systèmes productifs et efficaces, prévisibles, faciles à reproduire si leur environnement est assez stable. N’y a-t-il pas là une antinomie naturelle entre biodiversité et entreprise ? C’est le paradoxe qu’explore cet article.

L’irréductible diversité des indices et indicateurs de biodiversité

Par Denis COUVET
Professeur au Muséum, directeur de l’UMR 7204 MNHN-CNRSUPMC « Conservation des espèces, restauration et suivi des populations », Ingénieur Agronome et habilité à diriger des recherches en écologie et en sciences de l’évolution

Un large éventail d’indicateurs de biodiversité permet de construire et d’évaluer les politiques publiques et de sensibiliser les différents publics. En complément apparaît la nécessité de disposer d’indicateurs évaluant l’impact de chaque acteur, qui soient robustes et déclinables à une échelle locale. Couplée à des indicateurs de pression locale (tels que l’HANPP – Human Appropriation of Net Primary Production), la caractérisation de l’état des communautés animales et végétales pourrait répondre à ce cahier des charges. Nous soulignerons l’importance de la coordination entre acteurs combinant l’expérimentation de nouveaux indices et l’obtention d’un accord entre les parties prenantes sur des indicateurs. Les indicateurs devraient plutôt caractériser des processus qu’être de simples descripteurs, afin d’être utilisables dans le cadre de scénarios. Ces indicateurs devraient notamment évaluer la réponse de la biodiversité aux changements globaux, c’est-à-dire ses capacités adaptatives. Enfin, les systèmes d’observation nécessaires à la documentation de ces indicateurs ont une importance cruciale et pourraient faire l’objet d’une mutualisation des moyens entre les acteurs concernés.

Comment sensibiliser le grand public pour qu’il intègre la biodiversité dans ses comportements ?

Par Allain BOUGRAIN-DUBOURG
Président de la Ligue pour la Protection des Oiseaux

Si la protection de la biodiversité était considérée il y a encore trente-cinq ans comme une affaire de spécialistes, tout le monde s’accorde aujourd’hui sur le fait que c’est en associant le plus grand nombre que le fameux patrimoine naturel, si souvent évoqué, échappera au déclin. Outre les médias, le grand écran, les actions choc, la mobilisation d’espèces symboliques de la cause à défendre (comme les pandas ou les bébés phoques), un des vecteurs essentiels de la sensibilisation du grand public à la question de la nature reste l’éducation et la formation à l’environnement. Mais il demeure beaucoup à faire en la matière.

L’évaluation de la nature et des écosystèmes : le cas du Royaume-Uni

Par Jean-Philippe LAFONTAINE
Maître de Conférences, Institut d’Administration des Entreprises de Tours

L’UK NEA (United Kingdom National Ecosystem Assessment) (1) a réalisé, pour la première fois au Royaume-Uni, une évaluation de la nature et des écosystèmes en termes de coûts/bénéfices pour le développement des activités économiques et le bien-être des hommes. Les données produites dans le cadre de cette étude doivent permettre de mieux prendre en compte l’environnement dans les prises de décision à tous les niveaux (international, national, local et individuel) ainsi que dans les entreprises.

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