Octobre 2020
sommaire
Responsabilité & Environnement
La biodiversité, entre urgences et complexité
Ce numéro a été coordonné
par François LETOURNEUX et Claire TUTENUIT
N° 100
Introduction : François Letourneux,
Vice-président du Comité français de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN)
Avant-propos : Claire Tutenuit,
Déléguée générale d’Entreprises pour l’Environnement (EpE)
Le regard des scientifiques
Érosion de la biodiversité et fonctionnement des sociétés : du constat aux recommandations Les enseignements tirés de l’évaluation mondiale réalisée par l’IPBES en 2019
Par Jean-François SILVAIN
Fondation pour la recherche sur la biodiversité
L’évaluation mondiale de la biodiversité et des services écosystémiques réalisée par l’IPBES a constitué en 2019 un moment clé dans la prise de conscience par les décideurs des enjeux associés à l’érosion accélérée de la biodiversité et à la perte des services que les sociétés humaines en retirent. Les médias internationaux ont relayé très largement les conclusions du résumé pour décideurs du rapport issu de cette évaluation, contribuant ainsi à alerter une large frange de la population. Après avoir précisé ce qu’est un rapport de l’IPBES et comment il est élaboré, nous présentons dans cet article l’organisation du rapport mondial et mettons en exergue ses grands enseignements, ainsi que les options en matière de leviers d’action à privilégier pour inverser les tendances actuelles. Nous y exprimons également des critiques et soulignons quelques lacunes d’un rapport qui aura marqué l’histoire récente des politiques environnementales mondiales et dont les conclusions prennent une importance encore plus grande après la crise de la Covid-19.
La biodiversité dans le temps long
Par Bruno DAVID
Président du Muséum national d’Histoire naturelle
La planète a traversé cinq extinctions majeures depuis le début du phanérozoïque. Toutes ont eu leurs spécificités, mais, à chaque fois, la biodiversité qui a émergé après la crise était fort différente de celle qui avait précédé, il y a eu des perdants et des gagnants. Aujourd’hui la biosphère semble engagée dans une sixième crise. Est-ce bien le cas ? Les processus en cours sont-ils comparables à ceux des crises des temps géologiques ? Quels enseignements tirer du passé ?
Biodiversité en crise et adaptation
Par Pierre-Olivier CHEPTOU
CEFE UMR 5175, CNRS, Université de Montpellier, Université Paul-Valery
La crise actuelle de la biodiversité est un objet de préoccupation pour les sociétés humaines, en particulier du fait des services écosystémiques rendus par les espèces. Paradoxalement, les crises biologiques sont des périodes de renouveau, d’adaptation rapide de la biodiversité, comme l’ont montré les crises passées. Face aux changements actuels, les espèces sont susceptibles de s’adapter par sélection naturelle. Le rôle de cette dernière, comme rempart à l’extinction des populations, a été formalisé dans le modèle de sauvetage évolutif. Un examen de la littérature scientifique montre que les espèces (animaux, plantes...) s’adaptent aux changements (réchauffement climatique, déclin des pollinisateurs…). Par contre, le rôle de l’adaptation dans l’atténuation des processus d’extinction est sujet à discussion. Si l’adaptation ne permet pas, dans la majorité des cas, d’éviter l’extinction (comme le montrent les faits), il est probable que l’adaptation des espèces se traduise par des modifications importantes des relations de dépendance entre espèces dans les écosystèmes (par exemple, les relations trophiques) et, ainsi, du fonctionnement des écosystèmes.
De nouvelles relations à la nature pour des changements transformatifs de nos modèles de société ?
Par Anne-Caroline PRÉVOT
Directrice de recherches au CNRS et chercheuse au Centre d’écologie et des sciences de la conservation (CESCO), au Muséum national d’Histoire naturelle (MNHN)
Un an après la sortie du dernier rapport de l’IPBES et quelques mois après le confinement imposé par la crise du Covid-19, ce texte propose quelques pistes pour comprendre pourquoi la nature a disparu des aspirations communes des sociétés modernes (notamment en France), alors même que les relations avec elle sont fondamentales pour nos vies humaines (individuellement et collectivement). Quelques propositions sont ensuite esquissées pour remettre la nature au centre de nouveaux modèles de société qui valorisent la diversité des points de vue, des pratiques et des responsabilités, pour imaginer ensemble des futurs soutenables.
La recherche agronomique face au virage de la biodiversité
Par Philippe MAUGUIN
PDG d’INRAE
et Thierry CAQUET
Directeur scientifique Environnement d’INRAE
La question de l’antagonisme apparent entre biodiversité, d’une part, et agriculture et systèmes alimentaires, d’autre part, est posée par de nombreuses analyses récentes réalisées à l’échelle mondiale. L’un des enjeux de la recherche agronomique du XXIe siècle est d’explorer de nouvelles pistes pour transformer cet antagonisme en synergie. Il s’agit, grâce aux recherches sur et pour la biodiversité, de contribuer à transformer les systèmes agri-alimentaires pour assurer la sécurité alimentaire et nutritionnelle, en particulier via la diversification et la transition agroécologique ; de conserver et restaurer la biodiversité, tout en promouvant son utilisation durable ; de protéger et gérer durablement les ressources naturelles indispensables à la vie (l’eau, les sols, l’air) ; de préserver la santé humaine et celle de l’environnement ; et de contribuer à la lutte contre les changements climatiques et leurs impacts dans une double stratégie d’atténuation et d’adaptation.
Biodiversité, sécurité alimentaire et changement climatique : quelle(s) trajectoire(s) de transformation pour l’agriculture ?
Par Pierre-Marie AUBERT
Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri)
Diego GARCIA VEGA
Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri) ‒ Sciences Po, Écoles des Affaires internationales
et Xavier POUX
Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri), Application des sciences de l’action (AScA)
Le secteur agricole est au coeur d’enjeux majeurs, concernant la sécurité alimentaire, le climat et la biodiversité. Si tous les acteurs reconnaissent aujourd’hui la nécessité d’un changement de paradigme, peu s’accordent sur la direction à prendre. Les modalités de prise en charge de la biodiversité sont plus particulièrement au coeur de ce débat.
Dans biodiversité… il y a diversité !
Par Luc ABBADIE
Professeur d’écologie à Sorbonne Université
Le mot « biodiversité » est aujourd’hui couramment employé, et il faut s’en réjouir. Il désigne le plus souvent un ensemble de plantes ou d’animaux, il remplace parfois les mots de « nature » ou de « paysage », ou il renvoie à des processus écologiques plus ou moins explicites. Cette apparente polysémie cache pourtant l’essentiel : dans biodiversité… il y a diversité ! La biodiversité, c’est cette propriété fondamentale du vivant, cette propriété consubstantielle au vivant : la variété, la variation, la disparité, la pluralité, bref la diversité. Une diversité qui se manifeste à toutes les échelles, de la molécule aux écosystèmes, dans l’immédiat comme dans le temps long, à travers les formes, les couleurs, la physiologie, dans l’organisation des assemblages d’organismes et les modalités de leurs interactions.
Amicale du Corps des Mines – Groupe de réflexion sur le climat
Par d’Allain BOUGRAIN-DUBOURG
Président de la Ligue pour la protection des oiseaux
Stopperons-nous la dégradation de la nature au niveau mondial ?
Par Yann WEHRLING
Ambassadeur à l’Environnement
La crise sanitaire que nous venons de traverser a singulièrement bousculé l’agenda diplomatique. Pour l’environnement, tous les signaux sont au rouge. L’augmentation des émissions de gaz à effet de serre se poursuit, et dans son giron, celle des températures moyennes. Les écosystèmes, tels que les forêts tropicales ou les océans, continuent de se dégrader à une vitesse vertigineuse. Dans le même temps, le lendemain de la crise sanitaire pourra prendre deux chemins différents : celui d’une mise entre parenthèses, voire d’une aggravation des atteintes à l’environnement du fait de plans de relance aveugles, ou celui d’une accélération de la transition écologique à la lumière des dernières données scientifiques dont nous disposons. La France et l’Union européenne, ainsi que de nombreux autres États partout dans le monde, mais aussi des acteurs économiques et non étatiques, veulent prendre ce second chemin. Les mois qui viennent, jalonnés de nombreux rendez-vous, seront cruciaux pour ne pas seulement se contenter de nouveaux engagements, mais aussi et surtout, passer à l’action.
L’Office français de la biodiversité au coeur de l’action publique en faveur de la biodiversité
Par Pierre DUBREUIL
Office français de la biodiversité
Objet hybride par sa gouvernance, son double ancrage national et territorial, et la multiplicité de ses missions, l’Office français de la biodiversité (OFB) est aussi un objet singulier dans le contexte international où l’on trouve peu d’établissements équivalents. Il sera au rendez-vous pour accompagner la définition d’un cadre ambitieux pour la décennie post-2020 que nous souhaitons tous voir émerger face à l’urgence de la crise de la biodiversité.
Nature works for us: it is our business to protect it
Par Sylvain VANSTON
AXA Group CSR
Biodiversity loss endangers ecosystemic services, which threatens both society and businesses that depend on them, and in turn investors and insurers that rely on a well-functioning economy. We view the biodiversity challenge as a natural extension of our climate efforts. Indeed, climate change is severely compounding the destruction of ecosystems all around the world, adding pressures related to drought, ocean acidification, more intense natural catastrophes, etc. This is why in 2018 we publicly decided to investigate how biodiversity loss is impacting society and how we can act both as an insurer and an investor. We have made progress since then. We encourage public-private collaboration as well as a strong ‟Kunming Agreement” in 2021 to ‟mainstream” biodiversity action.
Mobiliser et transformer l’industrie de la mode pour préserver la biodiversité
Par Marie-Claire DAVEU
Chief Sustainability Officer, Kering
Géraldine VALLEJO
Sustainability Programme Director, Kering
et Dr. Katrina OLE-MOIYOI
Sustainable Sourcing Specialist, Kering
Partout dans le monde, la nature décline à un rythme sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Nous sommes sortis d’un « espace opérationnel sûr » au regard des limites planétaires établies par la science et, à moins que l’humanité ne prenne des mesures « transformatives », pas moins d’un million d’espèces sont menacées d’extinction dans les décennies à venir. L’industrie de la mode, avec des chaînes d’approvisionnement mondiales très complexes, doit jouer un rôle de premier plan dans la réponse à donner. Non seulement l’industrie dépend presque entièrement des biens et services fournis par la nature, mais elle est également responsable d’impacts relativement importants sur les écosystèmes naturels. Répondre à cette crise nécessite de comprendre la matérialité des impacts, de fixer des objectifs ambitieux, d’améliorer les pratiques d’approvisionnement et de révolutionner production des matières premières et modèles économiques dominants. La crise de la biodiversité est l’un des plus grands défis auxquels notre génération est confrontée. Elle nécessite un degré de collaboration sans précédent de l’industrie pour « inverser la courbe » de la perte de biodiversité, et ce de toute urgence.
Trafic d’espèces protégées et déforestation : Madagascar, une biodiversité otage de la corruption
Par Mialisoa RANDRIAMAMPIANINA
Dr. Frédéric LESNÉ,
Vatsy RAKOTONARIVO
et Dr. Ketakandriana RAFITOSON
Réseau Malina, Transparency International Initiative Madagascar
La biodiversité de Madagascar est mise en péril par les trafics d’espèces rares et la destruction des ressources naturelles, souvent sur fond de corruption. Dans l’Atsimo Andrefana, la tortue radiée est au coeur des commerces illicites. Les trafiquants profitent d’une chaîne de corruption bien huilée impliquant des membres des forces de l’ordre et des notables des villages. Témoins de ces forfaits, les villageois se taisent par indifférence ou par peur des représailles. Dans le Menabe, c’est la forêt d’Antimena qui subit une destruction massive perpétrée par des villageois payés pour transformer la zone boisée en un champ de maïs et d’arachide. L’enquête révèle l’implication de l’ancien député Raveloson Ludovic, alias Leva, accusé de financer cette opération de déforestation. L’ex-député fera longtemps jouer son statut d’élu pour se soustraire à la loi. Ces cas démontrent bien souvent que l’apparente sévérité de la législation malgache n’a d’égale que la non-application de ses dispositions et des décisions de justice. Une situation compliquée à laquelle s’ajoutent l’incapacité des autorités à contrôler les sites sensibles, la précarité de la population et l’organisation des malfaiteurs en un réseau de plus en plus influent.
Corporate mobilization and public policy needs for nature
Par Claire TUTENUIT, Eva ZABEY
Déléguée générale d’Entreprises pour l’Environnement (EpE)
Nature loss has serious consequences for business, and many companies are already making nature a priority through the way they sustainably use natural resources across their supply chains, create clean jobs, and produce greener products. To speed and scale business action for nature and biodiversity, we must help businesses 1) navigate the complexity of identifying and assessing impacts and dependencies on nature, 2) embed the value of nature in decision-making and disclosure, and 3) set concrete, evidence-based targets informed by science, which provide clear direction and ambition for further business action. Political leadership is needed to spur more business action, and companies are increasingly calling on governments to enact more ambitious policies for nature.
Comment et pourquoi mesurer l’empreinte biodiversité des acteurs économiques ?
Par Marc ABADIE
PDG de CDC Biodiversité
et Antoine CADI
Directeur Recherche et Innovation, CDC Biodiversité
Après trois ans de développement, CDC Biodiversité a lancé, le 12 mai 2020, son outil Global Biodiversity Score (GBS) devant permettre aux entreprises et institutions financières de mesurer leur empreinte biodiversité. Calculer l’empreinte biodiversité d’une entreprise ou d’un acteur financier via le GBS™ revient à établir un lien quantitatif entre son activité et ses impacts sur la biodiversité. Ce calcul s’opère en deux temps. Le premier temps consiste à faire le lien entre l’activité économique de l’entreprise et les pressions affectant la biodiversité, c’est-à-dire à analyser quantitativement la contribution de l’activité économique de l’entreprise à ces pressions. Le second temps consiste à analyser l’impact de ces pressions sur la biodiversité.
How to integrate biodiversity in economic and business decisions
Par Simon BUCKLE, Katia KAROUSAKIS,, Edward PERRY, Geraldine ANG
Head of the Climate, Biodiversity and Water Division in the OECD Environment Directorate
Biodiversity and ecosystem services loss are resulting in massive costs to our environment, human health and well-being, and our economies. While efforts have been made to integrate biodiversity in economic decision-making, progress is still slow and not at a scale needed to ensure the required shifts to sustainable production and consumption patterns. Integrating biodiversity in decisions made by the business and financial sector have lagged even further behind. This article provides an overview of the status quo today, and key actions needed to better mainstream biodiversity in economic and business decisions.
Que faire pour la biodiversité ?
Par Bernard CHEVASSUS-AU-LOUIS
Humanité et Biodiversité
Dès le milieu du XIXe siècle, notre pays a pris des initiatives pour protéger des éléments remarquables de la nature. Ces actions ont pris de l’ampleur dans la seconde moitié du XXe siècle et, à la suite de la Conférence de Rio de 1992, qui a consacré l’émergence du concept de biodiversité, se sont étendues à l’ensemble de notre patrimoine naturel et de ses usages. En dépit de ces efforts, l’érosion de la biodiversité se poursuit, même si certaines réussites témoignent du caractère non inéluctable de cette érosion. Alors que seront définies en 2021 de nouvelles stratégies décennales, à la fois au niveau international et dans les différents États, quelles leçons peut-on tirer de cette déjà longue histoire de la protection de la nature, pour parvenir enfin à stopper cette érosion et à initier une dynamique positive ?
Hors dossier
Limites physiques des énergies renouvelables
Par Ilarion PAVEL
Ingénieur en chef des Mines, Conseil général de l’Économie (CGE)
Cet article passe en revue les différentes sources d’énergie renouvelable (solaire, éolien, bioénergies, géothermie et hydroélectricité) et évalue leur potentiel sur le territoire français en calculant le flux d’énergie moyen disponible. Est également abordée la perspective d’amélioration du rendement de conversion de chacune de ces formes d’énergie en énergie électrique.
