Octobre 2021
sommaire
Responsabilité & Environnement
Environnement et santé : quels impacts, quelles gouvernances ?
Ce numéro a été coordonné
par Robert BAROUKI, Anneliese DEPOUX et Maud DEVÈS
N° 104
Introduction
Par Anneliese DEPOUX
Directrice du Centre Virchow-Villermé de Santé publique Paris-Berlin de l’Université de Paris, membre de l’initiative Lancet Countdown, membre du comité d’organisation du Global Consortium on Climate and Health Education de Columbia University
Robert BAROUKI
Directeur de recherche Inserm, Unité 1124 Toxicité environnementale, cibles thérapeutiques, signalisation cellulaire et biomarqueurs (Inserm/Université de Paris). Coordinateur du programme européen HERA (Health Environnement Research Agenda for Europe)
et Maud DEVÈS
Maître de conférences en environnement, risques et catastrophes, Université de Paris ‒ Institut de physique du globe de Paris & Centre de recherche psychanalyse
Généalogie du lien entre santé et environnement
Puissance publique et santé environnementale en France : ruptures et mutations dans la longue durée
Par Pascal GRISET
Professeur d’histoire contemporaine à Sorbonne Université
La question de la santé environnementale s’inscrit dans la longue durée. Trois périodes peuvent être distinguées pour comprendre comment cette question, se situant à la convergence de multiples domaines, devient un enjeu sociétal de tout premier plan : tout d’abord, le temps de l’industrialisation et de la « Révolution pastorienne », qui voit un développement symétrique de la connaissance et une perception plus forte des pollutions et des dangers liés à l’utilisation de certains produits ; et, ensuite, la seconde moitié du XXe siècle, où l’affirmation des technosciences permet d’envisager la santé humaine de manière différente. Avec les vaccins et les antibiotiques, la médecine semble entrer dans un âge d’or. Les questions d’environnement, qui sont par ailleurs prises en compte de manière de plus en plus forte, ne sont que rarement connectées explicitement à des questions de santé publique. Enfin, à partir des années 1980, ce « tournant environnemental » concerne de manière croissante la santé. Ce qui n’était pas détecté ou était négligé est désormais étudié et quantifié. La médecine intègre de manière croissante les risques environnementaux dans l’ensemble des espaces de vie, y compris le lieu de travail.
Vers une médecine fondée sur l’idée de santé planétaire
Par Marie GAILLE
Directrice de recherche en philosophie, SPHERE (UMR 7219), Université de Paris-CNRS
Dans cet article, nous explorons la manière dont la médecine contemporaine est confrontée aux enjeux de santé environnementale. Tout en considérant le fait que le professionnel de santé, avec pour objectif d’agir au profit de la santé humaine, ne peut répondre seul à ces enjeux, nous nous interrogeons sur les modalités de son action et l’orientation à donner à la médecine. Nous analysons des éléments de réponse formulés à ce sujet au regard des impacts sanitaires du réchauffement climatique. Puis, nous examinons dans quelle mesure la médecine ne pourrait être amenée à réorienter son action sur la base d’une conception écologique de la santé. Nous formulons à ce titre l’hypothèse du nécessaire passage à une médecine fondée sur l’idée de santé planétaire.
Environnement, écosystèmes et impacts sur la santé humaine
Par Serge MORAND
Directeur de recherche CNRS
Dans cet article, nous traitons de l’évolution des approches liant santé, environnement et écosystèmes, en partant d’une vision fixiste de l’environnement pour aller vers une vision dynamique de celui-ci. Les changements globaux en cours nécessitent, du fait de leurs impacts, de mettre en place des approches renouvelées à même de répondre aux nouveaux enjeux sanitaires. Ces approches écosystémiques sont promues par de nouvelles initiatives portées par les organisations internationales.
Les effets connus ou supposés de l'environnement sur la santé
Effets bénéfiques de l’environnement sur la santé en site urbain
Par Denis ZMIROU-NAVIER
Professeur de santé publique honoraire, Université de Lorraine, Nancy, et ex-directeur du département Santé-Environnement-Travail de l’École des hautes études en santé publique, Rennes
L’environnement est un important déterminant de la santé. Cet article expose comment un habitat de qualité, des espaces verts ou des espaces bleus en ville peuvent être favorables à la santé et au bien-être physique, mental et social des habitants. Il souligne en conclusion que des politiques urbaines visant à renforcer ces impacts bénéfiques doivent être attentives à la répartition spatiale équilibrée de ces aménités environnementales.
Des risques avérés aux risques suspectés : particules atmosphériques et nanoparticules manufacturées
Par Francelyne MARANO
Professeur émérite Université de Paris, Haut Conseil de la santé publique
La place de la recherche en environnement-santé est essentielle, car elle doit permettre de comprendre des relations particulièrement complexes entre les expositions multiples, à faibles doses, et donc difficiles à caractériser, et des pathologies survenant souvent à distance des expositions. Elle est nécessairement pluridisciplinaire, ce qui implique des efforts de dialogue entre les communautés : physico-chimistes, métrologistes, épidémiologistes, toxicologues, cliniciens ou encore spécialistes des sciences humaines. L’analyse de l’évolution au cours du XXe siècle des connaissances sur les effets sanitaires des particules, d’abord dans les mines, puis dans l’atmosphère au cours des multiples épisodes de pollution et, enfin, de leurs effets chroniques, met en évidence le fait que c’est la conjonction de toutes ces données qui a conduit les pouvoirs publics nationaux et internationaux à réglementer et à agir. Elles ont permis une accélération des recherches portant sur les effets sanitaires des nanoparticules manufacturées au début du XXIe siècle. Mais elles marquent aujourd’hui le pas, étant confrontées à la complexité des nanomatériaux et à la difficulté de réalisation des études épidémiologiques. Les autorités sanitaires sont dès lors confrontées à un problème difficile : comment gérer le risque en condition d’incertitude scientifique ?
L’évaluation des risques des pesticides : entre savoir réglementaire et science académique
Par Laurence HUC
Directrice de recherche à l’INRAE
et Jean-Noël JOUZEL
Directeur de recherche au CNRS
Depuis le milieu du XXe siècle, les pesticides constituent une catégorie de produits réglementés, dont la mise sur le marché est soumise à une autorisation administrative reposant sur une évaluation de leur efficacité et de leurs risques pour la santé humaine et l’environnement. Dans cet article, nous mettons en évidence le décalage pouvant exister entre, d’une part, les lignes directrices qui encadrent l’évaluation réglementaire des risques des pesticides et, d’autre part, l’évolution des données issues de la recherche académique sur ce sujet. Nous montrons cela en nous intéressant aux deux étapes fondamentales de l’évaluation réglementaire des risques que ces produits induisent pour la santé humaine : l’identification et la mesure des dangers, d’une part, et l’estimation des expositions, d’autre part.
Environnement et pandémie
Impacts des pressions environnementales et des changements climatiques sur la propagation des maladies infectieuses et sur la vulnérabilité des populations
Par Sébastien DENYS
Directeur Santé-Environnement-Travail de Santé publique France
et Robert BAROUKI
Directeur de l’unité Inserm 1124 à l’Université de Paris et chef de service à l’Hôpital Necker Enfants malades
L’apparition d’épidémies infectieuses est la résultante d’une dynamique complexe influencée à la fois par des conditions environnementales propices au développement et à la propagation des agents infectieux et par les modifications technologiques, sociales et démographiques qui se multiplient. Cet article a pour objectif d’analyser ces interactions sous deux angles. Le premier est celui qui considère la dynamique globale du cycle épidémique et interroge, en particulier, l’impact de l’activité humaine sur l’émergence et la propagation des épidémies. Le second concerne les interactions entre certaines pressions qui s’exercent sur l’environnement et la vulnérabilité accrue des populations aux épidémies infectieuses. Cette analyse plaide pour renforcer les actions qui intègrent protection de l’environnement, durabilité de nos modes de production et qualité de la relation à la nature. Cette intégration se traduira par des co-bénéfices majeurs pour la santé publique et la santé globale.
Pollution atmosphérique et infections virales
Par Jorge BOCZKOWSKI
Professeur de pneumologie, Université Paris Est Créteil (UPEC) et Assistance Publique ‒ Hôpitaux de Paris
La pollution de l’air ‒ ou pollution atmosphérique ‒ est une modification de la composition de l’air par des polluants nuisibles à la santé et à l’environnement ; elle constitue la plus grande cause environnementale de maladies et de décès prématurés dans le monde actuel. Négligée initialement car considérée comme un effet adverse de la pollution atmosphérique, la relation entre la pollution et la survenue et/ou la sévérité d’infections respiratoires est devenue ces dernières années une préoccupation croissante en santé publique. En ce qui concerne les infections virales, qui constituent une majorité des infections respiratoires, différentes études montrent que leur incidence et/ou leur sévérité peuvent être corrélées aux concentrations des polluants atmosphériques, tels que le dioxyde d’azote (NO2), l’ozone (O3) et les particules. Les mécanismes sous-jacents ne sont pas complètement élucidés à l’heure actuelle, ils font probablement intervenir une facilitation de la transmission des virus et/ou une susceptibilité accrue aux effets des virus. Bien que d’autres études soient nécessaires pour mieux comprendre ces phénomènes, les données disponibles doivent inciter la prise de mesures pour diminuer la concentration des polluants dans l’air afin de contrer la surmortalité liée à la pollution, y compris les infections virales.
Changement climatique ou changement global, il faut choisir pour la santé !
Par Jean-François GUÉGAN
UMR MIVEGEC, IRD, CNRS, Université de Montpellier et UMR ASTRE, INRAE
Les changements climatiques constituent une composante importante des changements globaux. Or, les effets propres à ces changements climatiques sur l’évolution des maladies infectieuses et parasitaires restent difficiles à évaluer. D’autres facteurs notamment démographiques, environnementaux, socio-économiques et sociétaux interviennent et sont, dans la plupart des situations, prépondérants dans l’évolution actuelle et future de ces maladies.
Santé et environnement : quelle gouvernance ?
Vers le développement d’un environnement plus favorable à la santé au sens du concept international « Une seule santé »
Par Cédric BOURILLET
Directeur général de la Prévention des risques au ministère de la Transition écologique
Santé et environnement sont des domaines étroitement liés. La dégradation de l’environnement sous l’effet des activités humaines expose les milieux (eau, air, sols), les écosystèmes ainsi que les populations humaines à des dommages sanitaires. Les conséquences liées au réchauffement climatique ainsi que la destruction des écosystèmes favorisent, notamment, l’émergence de maladies infectieuses transmissibles à l’homme. Les politiques de santé-environnement doivent donc désormais s’inscrire pleinement dans le concept international « Une seule santé » en adoptant une approche systémique et en travaillant notamment à la réduction des expositions environnementales, dès lors qu’elles présentent des risques pour la santé humaine, la santé animale ou la santé des écosystèmes.
Faut-il fusionner les ministères chargés de l’Environnement et de la Santé ? Essai d’analyse à la lumière de la fusion engagée en 2007 entre les ministères chargés de l’Environnement et de l’Énergie
Par Richard LAVERGNE
Ancien membre permanent du Conseil général de l’économie
La crise de la Covid-19 a été vue par certains comme le cumul de plusieurs crises, dont une crise sanitaire et environnementale. Au moment où s’amorce la sortie de crise, il peut être tentant de restructurer l’organisation administrative relative à la santé et à l’environnement, à l’image de ce qui s’est produit en 2007 avec la fusion des ministères chargés de l’Énergie et de l’Environnement. L’auteur observe que les politiques de santé et de l’énergie présentent des points communs par rapport aux questions environnementales. Mais se référant à la fusion considérée, qui, décidée par le Président de la République, Nicolas Sarkozy, a donc conduit à la création en 2007 d’un grand ministère chargé notamment de l’Énergie et de l’Environnement, l’auteur considère que la politique de santé n’aurait rien à gagner d’une telle fusion.
La gestion du risque sanitaire en France : le défi de l’incertitude
Par William DAB
Professeur émérite du Cnam (Laboratoire MESuRS)
La gestion des risques sanitaires de l’environnement se heurte en France à des difficultés de différentes natures. L’organisation actuelle des pouvoirs publics ne permet pas de répondre efficacement aux défis de la santé environnementale. La capacité de décider en situation d’incertitude est un point-clé que l’invocation du principe de précaution ne suffit pas à traiter convenablement. Faire du risque sanitaire un objet global de politique publique est un préalable indispensable à l’élaboration d’une politique cohérente
Le rôle d’une agence sanitaire face à la pandémie de Covid-19
Par Roger GENET
Directeur général de l’Anses
Lors de la pandémie de Covid-19, l’Anses a rapidement contribué à préciser les scénarios d’exposition humaine au nouveau coronavirus, pour lequel des transmissions alimentaires, animales et environnementales étaient suspectées, et a mis ses compétences scientifiques au service du dispositif de crise et de la protection de la population, tout en maintenant ses activités habituelles et en continuant à venir en appui à la gestion d’autres crises sanitaires. L’expérience de cette crise souligne l’importance des liens existant entre les agences sanitaires, qui dessinent les bases d’un véritable réseau international de sécurité sanitaire. Elle incite aussi à accélérer l’adoption d’une approche intégrative et globalisée du risque sanitaire. Par ailleurs, l’expertise scientifique est une condition nécessaire mais non suffisante d’une bonne prévention et d’une bonne gestion du risque sanitaire. Mieux nous protéger implique de fortes capacités d’anticipation et de recherche sur les risques émergents ou encore incertains, et d’interroger de façon collective et constructive nos choix de société.
La santé environnementale : l’opportunité d’instaurer une gouvernance des risques multidimensionnelle et intégrée
Par Florence CARRÉ
INERIS
Jacques GARDON
IRD
Maud DÉVÈS
IPGP
Laure GIAMBERINI
Université de Lorraine
Christian MOUGIN
INRAE Versailles
Nicolas ECKERT
INRAE Grenoble
et Gilles GRANDJEAN
, BRGM
Dès 1990, l’OMS (1999) a perçu l’importance des déterminants environnementaux de la santé, ce qui l'a amenée à élargir sa définition de la santé de 1946 : « la santé environnementale comprend les aspects de la santé humaine, y compris la qualité de la vie, qui sont déterminés par les facteurs physiques, chimiques, biologiques, sociaux, psychosociaux et esthétiques de notre environnement. Elle concerne également la politique et les pratiques de gestion, de résorption, de contrôle et de prévention des facteurs environnementaux susceptibles d’affecter la santé des générations actuelles et futures. » Partant du constat de l’impact de la qualité des écosystèmes sur la santé humaine, le concept d’exposome a émergé. Celui-ci est défini comme la totalité des expositions à des facteurs environnementaux que subit un organisme humain, depuis sa conception jusqu’à sa fin de vie en passant par le stade du développement in utero (Wild, 2005). La notion de « One health » élaborée par Zindsstag et collaborateurs (2011) insiste en outre sur la bidirectionnalité des relations et appelle à développer des approches intégrées pour garantir une santé environnementale globale (humaine, végétale, animale et écosystémique). À partir de différents exemples, nous questionnons ici le niveau d’intégration disciplinaire et spatio-temporelle nécessaire à la prise en compte et à l’opérationnalisation du concept de santé environnementale globale. Nous montrons ainsi que la santé environnementale offre un cadre d’actions pour répondre au besoin urgent du développement d’une gouvernance des risques multidimensionnelle et intégrée.
Vers une écologisation de la gouvernance de la santé
Par Nathalie BLANC
Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Centre des politiques de la Terre, Laboratoire LADYSS UMR 7533
Cet article traite de l’évolution de la relation entre la nature et l’environnement urbain au cours des XIXe et XXe siècles, et même jusqu’au XXIe siècle en Europe et aux États-Unis, une relation qui a été principalement abordée en termes de santé publique. L’aménagement de l’espace et les règles d’urbanisme ont longtemps été les outils d’un engagement politique s’intéressant à toutes les dimensions de la vie afin de surveiller et contrôler les atteintes qui pourraient lui être portées, et in fine de la préserver. La prise en compte des dimensions environnementales dans les politiques territoriales de santé conduit à revoir les liens aménagement/nature ainsi que le rôle des différents acteurs impliqués dans les politiques de santé.
Ouverture internationale
To recover from Covid-19, we need to invest in a healthy and green future
Par Dr Maria P. NEIRA
Director of Environment, Climate Change and Health at the World Health Organization
In this year of unprecedented change, advanced economies have a once in a generation opportunity to demonstrate true global solidarity. Governments can lead the way by investing in pandemic recoveries that improve the long-term public health populations, both within and outside of their borders. For this, stimulus packages need to be pollution-free and climate-safe, while avoiding locking in economic development patterns that will do permanent and escalating damage to the ecological systems that sustain all human health and livelihoods. It is the only way for us to get out of the current health crisis and prevent future ones.
Réglementation des substances chimiques : science et décision, lenteur et confusion
Par Laurence HUC
Directrice de recherche à l’INRAE
et Robert BAROUKI
Directeur de recherche Inserm, Unité 1124 Toxicité environnementale, cibles thérapeutiques, signalisation cellulaire et biomarqueurs (Inserm/Université de Paris)
Dans les relations riches et complexes existant entre science, société et décision publique, la réglementation des substances chimiques tient une place tout à fait éminente. À travers les exemples de la cancérogénicité des substances chimiques, de la perturbation endocrinienne et du concept d’exposome, nous discuterons dans cet article de la mécanique de la relation entre science et réglementation, en observant que le délai entre l’acquisition des connaissances scientifiques et leur prise en compte dans la réglementation semble très long.
Santé-environnement : illustration de la politique du ministère de la Santé en matière de protection de la santé de la population face aux enjeux de notre société
Par Pr. Jérôme SALOMON
Directeur général de la Santé ‒ Ministère des Solidarités et de la Santé
Joëlle CARMÈS
Sous-directrice de la Prévention des risques liés à l’environnement et à l’alimentation ‒ DGS
et Mathilde MERLO
Chargée de mission Plan national santé-environnement ‒ DGS
Depuis plus d’un siècle, le ministère chargé de la Santé s’attache à protéger la santé des populations à travers une politique de prévention, de promotion et d’accès aux soins pour tous. La santé-environnement est au coeur de cette politique. Elle se caractérise par des attentes sociétales de plus en plus fortes, des modes de vie et des connaissances scientifiques en constante évolution, notamment dans le contexte du changement climatique. Au travers de quatre exemples, cet article illustre cette politique en adaptation permanente pour répondre aux enjeux de notre société et aux interactions étroites entre notre santé et notre environnement, incluant la santé des animaux et celle des écosystèmes.
