Octobre
2025
sommairE
ENJEUX NUMéRIQUES
et indépendance stratégique
Ce numéro a été coordonné par
Annie Blandin et Laurent Toutain
Les données géolocalisées jouent un rôle crucial dans de nombreuses applications de notre vie. Cependant, leur gestion pose des défis majeurs en termes de sécurité
et de souveraineté nationale, avec l’arrivée de nouveaux acteurs mondiaux, notamment les Gafam, qui transforment le paysage de l’information géolocalisée.
La question de la souveraineté soulève des questions fondamentales sur la production, la gestion, et le contrôle des usages des données.
Par Bertrand MONTHUBERT
N° 31
Introduction
Par Bertrand MONTHUBERT
Professeur à l’Université de Toulouse, chercheur associé au CERPOP
(UMR 1295 Université de Toulouse-INSERM, équipe BIOETHICS)
et Président du Conseil national de l’Information géolocalisée
Les données géolocalisées jouent un rôle crucial dans de nombreuses applications de notre vie. Cependant, leur gestion pose des défis majeurs en termes de sécurité et de souveraineté nationale, avec l’arrivée de nouveaux acteurs mondiaux, notamment les Gafam, qui transforment le paysage de l’information géolocalisée. La question de la souveraineté soulève des questions fondamentales sur la production, la gestion, et le contrôle des usages des données. Le colloque organisé par le Conseil national de l’Information géolocalisée (CNIG) en 2024 a abordé ces questions complexes. La collaboration entre différentes échelles de collectivités territoriales et le tissu économique est indispensable pour siècle. Cela ouvre des perspectives exercer une souveraineté adaptée au XXI importantes pour le CNIG, qui joue un rôle clé dans la coordination et l’évolution de l’information géolocalisée en France, rassemblant une variété d’acteurs pour coproduire des solutions.
Les enjeux de souveraineté des données géolocalisées
Réflexion sur les enjeux géopolitiques des données géographiques
Par Amaël CATTARUZZA
Professeur des universités à l’Institut français de Géopolitique
(Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis)
Cet article interroge la production, la diffusion et la souveraineté des données géographiques en France en mettant en perspective les conclusions du rapport de Valéria Faure-Muntian de 2018 avec le contexte géostratégique contemporain. Il interroge la définition opérationnelle retenue, centrée sur la disponibilité et l’indépendance des données pour l’État, au regard d’une approche socio-technique plus large. Par ailleurs, il souligne la mutation du rôle de l’IGN et du CNIG face à la pluralité des acteurs producteurs et questionne le choix de l’ pour open data les données géographiques dans un contexte géopolitique instable, où la maîtrise des données constitue un enjeu stratégique autant national qu’international.
L’écosystème de la géodonnée au cœur d’enjeux économiques
et stratégiques
Par Edmond BARANÈS
Professeur d’économie à l’Université de Montpellier
Les géodonnées sont devenues essentielles pour la compréhension, la gestion et l’aménagement des territoires. Ces données sont utilisées dans des domaines variés (urbanisme, logistique, agriculture, sécurité), elles proviennent de multiples sources (satellites, drones, capteurs) et sont analysées des outils via comme les SIG. L’écosystème est en fort développement, il regroupe acteurs publics, privés, établissements de recherche et communautés . Leur open source valorisation s’inscrit dans une économie de la donnée de plus en plus orientée vers les services (modèles XaaS). Les géodonnées sont stratégiques pour la souveraineté des États, elles posent aussi des enjeux sur les modèles de gouvernance et la protection des données. Elles deviennent ainsi une infrastructure essentielle pour l’action publique et privée, se trouvant à la croisée de la transition numérique et écologique.
Le jeu des souverainetés s’exerçant sur les noms de lieux
Par Pierre JAILLARD
Président du Groupe d’experts des Nations unies
pour les noms géographiques (GENUNG)
La souveraineté linguistique reste exercée directement par le peuple lui-même, sans délégation à l’État. Toutefois, le droit international en matière de noms de lieux se fonde sur la souveraineté territoriale des États. Or, les deux sources de souveraineté s’opposent au sujet des exonymes, c’est-à-dire les noms particuliers à une langue pour désigner un lieu étranger à son aire de répartition. Les Nations unies donnent la priorité au nom normalisé par l’État compétent sur ce lieu, mais cela pose deux problèmes : un problème pratique d’efficacité et d’autorité de ces recommandations, et un problème de principe au regard du droit de tous les peuples « à disposer d’eux-mêmes ». La France les a résolus en 1993 en adoptant des règles conformes aux observations linguistiques.
La cinématique temps réel (RTK) : principes, applications et enjeux
Par Pierre BEYSSAC
PDG d’Eriomem
Grâce à la miniaturisation des composants et à la baisse des coûts, les systèmes de positionnement centimétrique par constellations de satellites se développent, ouvrant de nouveaux marchés et perspectives industrielles. Le RTK ( real-time ) est l’un d’eux. Le projet français Centipede-RTK a pour objet de kinematic promouvoir son adoption pour de nouveaux usages.
L’expression de la souveraineté, cas d'usages
Les données souveraines au service des politiques
de transition écologique
Par Hélène BEGON
Laboratoire d’innovation Ecolab
du Commissariat général au Développement durable
Évoquer la souveraineté des données, lorsqu’il est question de transition écologique, paraît un oxymore. Quoi de plus international que le changement climatique, la dérive des plastiques sur les mers, les conséquences des échanges sur la déforestation, l’augmentation de l’intensité des ouragans, l’élévation du niveau des océans, la recherche sur le captage du carbone, ou la diplomatie environnementale ? En outre, en matière de transition écologique, il est nécessaire de raisonner à toutes les échelles, y compris à celle du temps. En conséquence, le besoin de données est énorme, et leur croisement massif. Quelle souveraineté pourrait bien s’exercer sur un tel patrimoine d’observation, en croissance continue ? Mais justement ! Eu égard à la dimension et à la gravité des changements écologiques en cours, la nécessité de disposer des données permettant de les observer, comprendre, anticiper, juguler, accompagner, n’en est que plus prégnante, et passe nécessairement par plusieurs formes de gouvernance et de régulation.
La plateformisation de la gouvernance urbaine :
open data et recompositions des rapports public/privé
dans le gouvernement des mobilités
Par Antoine COURMONT
Maître de conférences en urbanisme et aménagement de l’espace
à l’École d’Urbanisme de Paris (Université Gustave Eiffel)
et chercheur au sein du Laboratoire Techniques Territoires et Sociétés (LATTS)
Depuis une quinzaine d’années, le secteur des transports est marqué par une recomposition des rapports entre acteurs publics et entreprises privées, portée par les politiques d’ouverture des données. L’ a permis la mise en open data place d’infrastructures informationnelles structurant un marché de la donnée et redéfinissant les modalités de l’action publique. À partir du cas des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris 2024, cet article analyse l’émergence d’un nouveau mode de gouvernance, qualifié de plateformisation, fondé sur l’interdépendance entre producteurs publics de données et réutilisateurs privés. Il montre comment ces dynamiques s’inscrivent dans une reconfiguration du pouvoir infrastructurel des institutions publiques, tout en soulevant des enjeux critiques en matière de souveraineté numérique.
La souveraineté par le traitement local des données
Par Jean-Marie BONNIN
Professeur à l’IMT Atlantique et responsable
de l’équipe de recherche E4SE à l’IRISA
et Frédéric WEIS
Professeur à l’Université de Rennes
Face aux limites des architectures centralisées – dépendance, atteintes à la vie privée, consommation énergétique – le traitement localisé des données, en alternative ou en complément du , s’impose comme une voie stratégique. En cloud exploitant la proximité, la contextualisation et la sobriété, il permet de renforcer la souveraineté numérique tout en assurant réactivité, frugalité et résilience. Cet article explore les bénéfices de cette approche à travers deux cas d’usage concrets et discute les conditions techniques et organisationnelles nécessaires à son déploiement.
La souveraineté des données et les territoires,
un mariage impossible ?
Par Jean-Marie SEÏTÉ
Maire de la commune de Galeria (Corse) et président de l’AFIGEO
La production de données souveraines est inégalement répartie, favorise les zones urbaines et marginalise les régions éloignées, exacerbant le fossé entre les territoires. Deux exemples, l’un en 1960 concernant des essais atomiques et l’autre en 2024 relatant une mésaventure subie par des géophysiciens lors d’une crue, illustrent des approches uniquement descendantes. Les données souveraines sont alors considérées comme indiscutables et les données territoriales vues comme de second ordre. Pourtant, les territoires ruraux, souvent négligés par les décideurs urbains, jouent un rôle crucial dans la transition écologique grâce à leurs grands espaces naturels, forestiers et agricoles et leurs productions de données en prise avec la réalité et la diversité de leurs territoires. L’indispensable mise en commun des données pour réussir la transition écologique et la promotion du développement durable doit reposer sur une confiance mutuelle entre l’État et les territoires.
Données agricoles géolocalisées : l’open source
et les communs numériques comme leviers de souveraineté
Par Hervé PILLAUD
Président du groupe Établières
À l’heure où l’agriculture se transforme en une activité guidée par la donnée, les géodonnées agricoles deviennent un actif stratégique, aussi vital que l’eau ou les semences. Pourtant, leur captation, leur traitement et leur valorisation échappent souvent aux producteurs et aux territoires, au profit de plateformes technologiques privées. Cet article examine comment les communs numériques et l’ peuvent open source redonner aux filières agricoles les moyens de leur autonomie. Il s’appuie notamment sur l’exemple nord-américain des instituts d’intelligence artificielle agricole et propose, pour l’Europe, un Grand Défi structurant en faveur d’une souveraineté agricole numérique distribuée, éthique et territorialisée.
L’information sur les ressources en eau
Par François HISSEL
Office français de la biodiversité
Le système d’information national sur l’eau est né il y a plus de 30 ans d’une initiative de rapprochement des données issues des dispositifs de suivi de la qualité et de la ressource en eau. En fédérant une multitude d’acteurs publics autour d’un même espace commun de données, en établissant des règles partagées pour garantir la cohérence et l’interopérabilité des données issues de diverses sources, il a permis de disposer d’un socle de connaissance homogène à l’échelle nationale et mobilisable pour mettre en œuvre les politiques nationales et communautaires de gestion de l’eau. Ce commun numérique est aujourd’hui confronté à de nouveaux défis liés d’une part à l’exacerbation des questions relatives au partage de la ressource en eau et au maintien de sa qualité dans le contexte des changements globaux, et d’autre part à la transformation des usages du numérique et des données dans la société.
La conciliation entre protection et ouverture des données souveraines
Les leviers de la souveraineté en Europe
Par Charles-Pierre ASTOLFI
Entrepreneur, CTO de Seedfence
Cet article propose une réflexion sur la souveraineté numérique européenne, entendue comme la capacité à décider et à agir de manière autonome dans le champ du numérique. Après avoir exposé les enjeux liés à la définition même de la souveraineté numérique, l’analyse distingue deux dimensions essentielles : la souveraineté capacitaire, c’est-à-dire la capacité à disposer d’un écosystème technologique autonome, et la souveraineté juridique, soit la faculté d’édicter et de faire respecter des normes. L’article met également en lumière l’interdépendance entre ces deux dimensions.
La souveraineté de la donnée est un pilier de la sécurité
Par le colonel François NOËL,
Chef du bureau géographie, hydrographie, océanographie
et météorologie,
sous la direction de l’État-Major des armées
L’histoire de la disparition de pans complets de la souveraineté numérique de la France n’est plus à écrire. L’adoption massive des technologies américaines a rapidement évincé les acteurs nationaux précurseurs en matière de systèmes comme le minitel ou de déploiement de réseaux comme Bull. Toutefois, l’histoire n’est pas finie. Les sauts des technologies numériques sont plus que jamais significatifs. Les changements majeurs concernent également les enjeux géopolitiques. La contestation des règles internationales érigées après la seconde guerre mondiale s’étend. La compétition s’exerce dans tous les milieux et se transforme en guerres d’agression dans l’ensemble des champs d’action, matériels et immatériels. Ce contexte métastable milite pour une réflexion d’ensemble sur la résilience des activités. La sécurisation des données devient alors un enjeu spécifique. Les sauts technologiques représentent autant d’opportunités à saisir pour reconquérir par morceaux la souveraineté de la donnée.
« Les communs, un enjeu majeur pour les géodonnées »
Par Laurent TOUSTOU
Chef du service de l’Offre et des Communs à l’Institut national
de l’Information géographique
et forestière (IGN)
Les géodonnées, indispensables pour comprendre et gouverner nos territoires, sont devenues un enjeu stratégique majeur. Longtemps abordées sous l’angle de l’ , elles nécessitent aujourd’hui des approches plus larges, intégrant leur open data production, leur mise à jour et leur gouvernance. Dans un contexte de transitions rapides, de tensions géopolitiques et de besoin de souveraineté numérique, les communs apparaissent comme un modèle prometteur : ressources partagées, construites et entretenues collectivement, elles permettent de décider à la bonne échelle, de renforcer l’autonomie stratégique face aux géants privés et de retisser un lien démocratique entre État, collectivités et citoyens. Les initiatives déjà engagées en France – de l’IGN à la Dinum, en passant par l’ANCT et l’Ademe – montrent que le mouvement est en marche. Reste à consolider ces dynamiques pour faire des communs un pilier durable des géodonnées et de l’action publique.
Hors-dossier
La petite histoire de ma carte graphique
Par Georges-Axel JALOYAN
Ingénieur des Mines
Du quartz de Spruce Pine aux salles blanches de Taïwan, ce récit cartographie la chaîne de valeur qui mène à une carte graphique typiquement utilisée pour l’intelligence artificielle. Nous abordons de façon didactique et ludique toutes les étapes de la fabrication des semi-conducteurs avancés : fabrication du silicium, outils de conception, photomasques EUV, lithographie, gravure, dopage, dépôts, métrologie et assemblage avancé. À chaque étape, nous montrons qui fait quoi et où, identifions les goulets d’étranglement et les situations de quasi-monopole, puis replaçons l’ensemble – en démystifiant les rôles – dans un écosystème mondial où une poignée de champions tient les maillons critiques. Une carte graphique, c’est la mondialisation qui tient dans une main – un atlas industriel miniature.
