Juillet 2016

sommaire

Responsabilité & Environnement

Où vont les sciences de l'environnement ?

Numéro complet
Ce numéro a été coordonné
par Claire TUTENUIT

N° 83

Avant-propos

Par Thierry MANDON
Secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche

Introduction

Par Claire Tutenuit
Déléguée générale d’Entreprises pour l'Environnement (EpE)

L'évolution des connaissances

Après la Conférence de Paris, quelle science du climat ?

Par Hervé LE TREUT
LMD-IPSL, Université Pierre et Marie Curie, Paris

L’accord de la Conférence sur le climat de Paris, la COP 21, a été justement et unanimement salué comme un succès important pour les négociateurs français, qui s’est accompagné toutefois d’une réserve qui elle aussi a été exprimée de manière unanime : cette conférence établit un cadre de travail durable, mais elle marque avant tout un début plutôt qu’une fin – et la tâche à accomplir reste considérable. L’Accord de Paris marque un moment important : celui qui nous fait passer d’une période d’alerte sur le risque climatique, désormais accepté comme tel par tous les États, à une phase de recherche de solutions.

Penser la convergence entre enjeux agricoles, alimentaires, écologiques et climatiques

Par Jean-François SOUSSANA
INRA, Paris

Au cours des cinquante dernières années, la forte croissance de la population mondiale (qui a été multipliée par 2,3) a été dépassée par celle de la production alimentaire (cette dernière ayant triplé). Paradoxalement, ce succès quantitatif n’a pas permis d’atteindre la sécurité alimentaire et nutritionnelle, puisque la sous-alimentation chronique touche encore près de 820 millions de personnes, alors que 2 milliards souffrent de carences en micronutriments et qu’un autre milliard présente un risque accru de maladies métaboliques chroniques liées à l’obésité. Au cours de cette période, l’augmentation de la production alimentaire mondiale a résulté pour près de 90 % de l’intensification de la production agricole et pour un peu plus de 10 % de l’accroissement des surfaces cultivées et pâturées, celles-ci s’étant étendues de 15 %. La croissance de la production agricole a généré de nombreuses externalités négatives (déforestation, perte de biodiversité, dégradation des sols, pollution de l’eau et de l’air, augmentation des émissions de gaz à effet de serre). Après plusieurs décennies, leurs conséquences sont devenues importantes au point de réduire le potentiel de production agricole lui-même.

De l’écologie à l’ingénierie écologique

Par Luc ABBADIE, Yann DUSZA
Institut d’écologie et des sciences de l’environnement de Paris, Université Pierre et Marie Curie, Université Paris-Est, Créteil, Université Denis Diderot, CNRS, INRA, IRD

Restaurer les milieux naturels, les adapter aux changements climatiques, piloter les services écosystémiques délivrés par la biodiversité, créer ex nihilo des milieux en tant qu’alternatives ou que compléments à des solutions d’ingénierie technique : tels sont les enjeux scientifiques et opérationnels de l’ingénierie écologique. En s’appuyant sur les concepts et les théories de l’écologie scientifique, l’ingénierie écologique tente de relever quelques-uns des défis de la complexité écologique en produisant des milieux résilients et évolutifs capables de délivrer des services écosystémiques durables.

Où vont les sciences de la biodiversité ?

Par Pierre-Edouard GUILLAIN
Directeur de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité

et Jean-François SILVAIN
Directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), président de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB)

La perte de biodiversité est aujourd’hui confirmée, même si certains débats montrent la difficulté de tirer de ce constat les conséquences qui peuvent en résulter pour l’action humaine. Les sciences de la biodiversité se concentrent aujourd’hui fortement sur les mécanismes au travers desquels l’adaptation aux changements globaux se produit, et peut être accompagnée, et sur la définition de scénarios d’évolution plausibles redéfinissant les relations entre les sociétés et les écosystèmes.

Le volet recherche du 3ème Plan national Santé Environnement (PNSE 3)

Par Philippe HUBERT
Directeur des Risques chroniques de l’Ineris

Le PNSE 3 est un plan d’action, qui comporte une centaine d’actions concrètes visant à permettre à chacun de vivre dans un environnement favorable à sa santé. Sa mise en œuvre implique des améliorations des connaissances en santé et environnement. Nous identifierons ici les propositions du Plan dans ces domaines. Celles-ci sont très variées, allant de la qualité de l’air aux effets perturbateurs endocriniens, en passant par les nanomatériaux ou les champs électromagnétiques. De plus, le Plan propose une approche intégrant les diverses expositions environnementales des individus, avec le concept d’exposome qui pose des questions stimulantes à la recherche.

La place des océans dans les sciences de l’environnement

Par Françoise GAILL
Directeure de recherche émérite au CNRS

L’article identifie l’océan comme un environnement majeur, encore sous-évalué dans le champ des sciences de l’environnement. Nous retracerons ici l’émergence d’une « communauté océan » depuis le Grenelle de la Mer jusqu’à la mise en place du Conseil national de la mer et des littoraux (CNML). Nous nous interrogerons sur l’évolution du terme « océan », sur son usage, au pluriel ou au singulier, et sur sa perception en tant qu’objet physique, en tant qu’environnement ou en tant qu’écosystème et biosphère. L’analyse des interactions océan-climat sera présentée dans cet article comme un des enjeux majeurs actuels avant de considérer la validité de la spécificité du milieu marin et ses implications scientifiques. Pour étudier ce milieu naturel, le développement d’infrastructures dédiées est nécessaire : le nouveau concept d’expéditions légères (telle celle de la goélette Tara Océans) fait évoluer le paysage de l’exploration maritime. Se pose également la question de ce qui est spécifique au milieu marin. Un autre enjeu de l’océan est le formidable potentiel qu’il représente du point de vue énergétique, des ressources minérales et des biotechnologies. Enfin, nous resituerons l’océan en tant que bien commun faisant l’objet d’une attention particulière aussi bien aux niveaux national (loi Leroy) et européen (bon état écologique et économie bleue) qu’au niveau international (avec la question de la gouvernance de la haute mer, actuellement en débat à l’ONU).

L’économiste face aux enjeux environnementaux

Par Christian DE PERTHUIS
Professeur à l’Université Paris-Dauphine, chaire « Économie du climat »

De David Ricardo (1772-1823) à Robert Solow (né le 23 août 1924), le capital naturel est représenté comme un stock de ressources épuisables, dont la rareté constitue une contrainte pour la croissance. Cette représentation ne permet pas d’appréhender les enjeux résultant de la dégradation des systèmes de régulation naturels, comme l’érosion de la biodiversité, les pollutions de l’air et de l’eau, le réchauffement climatique. Il convient donc de dépasser cette représentation standard pour y intégrer la valeur économique apportée par la protection de ces systèmes de régulation. Cela requiert un élargissement de la tarification environnementale au moyen de la taxation, de marchés de quotas ou d’une compensation écologique. L’intégration de la valeur environnementale dans l’économie soulève des problèmes de redistribution que le politique doit traiter à partir de règles combinant efficacité et équité. La question climatique fournit en la matière un terrain de travaux pratiques en grandeur réelle. (1) Cet article s’inspire directement de l’ouvrage coécrit avec Pierre-André Jouvet, Green Capital, A New Perspective on Growth, Columbia University Press, 2015.

Comment l’environnement transforme-t-il la discipline économique ?

Par Antonin POTTIER
CERNA (Centre d’économie industrielle), Mines ParisTech

Nous examinerons ici trois voies par lesquelles la considération des problèmes environnementaux transforme (ou devrait transformer) la discipline économique, à travers les exemples du changement climatique et de la perte de biodiversité. Concernant les objectifs des politiques publiques, la remise en cause de l’analyse coût/bénéfice laisse place à des analyses multicritères, qui tiennent compte d’une irréductible diversité des points de vue. En ce qui concerne les moyens, la focalisation sur les instruments économiques s’est faite dans l’ignorance de leur application sur le terrain. Aboutir à des politiques effectives demande de combler cet écart entre la théorie et la pratique. En matière d’organisation de la discipline économique, la recherche aujourd’hui largement individuelle est inadaptée. Mais une dimension plus collective est en train d’apparaître, notamment grâce à la modélisation de systèmes complexes qui mobilisent de larges équipes de chercheurs.

Le dialogue science-société

Réchauffement climatique : les perspectives des rapports entre science, politique et société

Par Jean JOUZEL, Valérie MASSON-DELMOTTE
Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement, Institut Pierre-Simon Laplace, CEA-CNRSUVSQ, Université Paris Saclay

Le 22 avril 2016, 175 pays et l’Union européenne ont signé au siège des Nations Unies, à New York, l’Accord de Paris sur le climat. La vingtaine de pays absents à ce rendez-vous ont jusqu’au 21 avril 2017 pour y apposer leur signature. Il s’agit du premier accord universel sur le climat. Malgré le fossé entre les contributions annoncées par ces pays et l’objectif affiché d’une limitation de l’élévation de la température moyenne de la Planète bien en-dessous de 2°C, voire en-dessous de 1,5°C par rapport au niveau préindustriel, ce caractère universel justifie pleinement que la COP 21 soit considérée comme un succès. Cette réussite a été possible grâce à l’engagement et aux efforts conjugués d’une communauté scientifique quasi unanime dans son diagnostic, de décideurs politiques qui ont compris l’importance des enjeux et de nombreuses composantes de ce qu’il est convenu d’appeler la société civile. Nous analysons dans cet article la façon dont cette synergie s’est progressivement mise en place.

La place de l’environnement dans la Stratégie nationale de recherche

Par François HOULLIER
Président-directeur général de l’INRA et président de l’alliance AllEnvi

Adoption des objectifs du développement durable au sommet de l’ONU à New York en septembre 2015, exposition universelle de Milan « Nourrir la planète – Énergie pour la vie », 21ème Conférence des parties à la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques à Paris en décembre 2015 : les liens entre environnement et développement sont au cœur de l’agenda international. L’ampleur des transitions en cours, qu’elles soient démographique, alimentaire, climatique, écologique, énergétique…, interroge fortement les sciences de l’environnement, qui couvrent un vaste spectre disciplinaire. La programmation des recherches et le soutien à leurs infrastructures posent des questions de coordination et d’alignement, et ce, à tous les niveaux, du national jusqu’au global. Afin d’éclairer les politiques publiques, ces recherches s’enrichissent de travaux de synthèse destinés à produire des états de l’art ou à éclairer des futurs possibles. Mais elles sont aussi attendues pour stimuler des innovations.

Les controverses scientifiques en matière de santé-environnement

Par Marc MORTUREUX
Direction générale de la Prévention des risques (ministère de l’Écologie, de l’Énergie et de la Mer)

Pesticides, nanoparticules, bisphénol A, perturbateurs endocriniens, OGM ou encore ondes électromagnétiques : voilà quelques exemples de sujets sur lesquels les controverses scientifiques font rage concernant leur impact sur la santé humaine et sur l'environnement. Sur quoi ces controverses se fondent-elles ? Quelles conséquences en tirer en matière de gestion des risques ? Cet article vise à apporter des éléments d'éclairage sur cette problématique, à partir d'exemples concrets issus notamment de mon expérience à la tête de l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses).

Les attentes d’une entreprise comme Veolia vis-à-vis des sciences de l’environnement

Par le Dr Philip ABRAHAM
Directeur de la Recherche & Innovation de Veolia

Veolia accompagne ses clients dans leur usage optimisé des ressources afi n d’en augmenter l’effi cacité économique, environnementale et sociale. Veolia s’appuie sur l’innovation et la co-construction pour remplir la mission qu’elle s’est fi xé, celle de « Ressourcer le monde ». En se dotant de ces deux leviers, les sciences de l’environnement participent au développement de solutions permettant d’élargir l’accès aux ressources naturelles essentielles tout en les préservant et en veillant à leur renouvellement. Pour que les entreprises puissent bénéfi cier de l’apport de ces sciences, il est nécessaire que ces entreprises se fi xent des objectifs et qu’elles intègrent lesdites sciences à leur organisation. Il faut aussi qu’elles contribuent à la diffusion de ces dernières. En contrepartie, Veolia a trois attentes. La première est de lui permettre de mesurer les impacts environnementaux de ses activités. Les deux autres sont de trouver de nouvelles pistes pour réduire ces impacts et, enfi n, d’y apporter des solutions concrètes. Au travers de quelques exemples de co-construction, nous illustrerons ces différents éléments qui déterminent les usages et les attentes d’une entreprise comme Veolia en matière de sciences de l’environnement.

Chez Michelin, une recherche orientée par la mobilité durable

Par Terry GETTYS
Directeur de la Recherche et du Développement, membre du comité exécutif du groupe Michelin

Chez Michelin, cela fait plus d’un siècle que nous sommes convaincus que la mobilité des personnes et des biens est indispensable au développement humain et économique. Cette idée est à l’origine même de l’entreprise et elle est, aujourd’hui encore, sa raison d’être : offrir à chacun une meilleure façon d’avancer. C’est justement parce que la mobilité est au service des hommes qu’il est nécessaire d’en limiter les impacts négatifs aussi bien au plan sociétal qu’environnemental. C’est là, plus que jamais, le défi que Michelin veut contribuer à relever.

Where next for global environmental research? The answer is Future Earth

Par Corinne LE QUÉRÉ, Asher MINNS
Professor and director of the Tyndall Centre for Climate Research

It is likely that you live in a crowded European city. You want fresh air when you cross the road, you want to see that everyone everywhere has quality of life, you want to know that plants and animals are safe from extinction through local habitat destruction and globally from climate change. This world that we want needs a different type of scientific research to what has gone before. It needs research that can help solve environmental problems as well as better analyse and understand them. Future Earth has been created for scientists across all disciplines to work together with societies' experts to find solutions to the most pressing challenges facing people and the planet. Here we describe this new global organisation called Future Earth and what it wants to achieve in Europe and how.

Une dramaturgie des sciences ?

Par David WAHL
Écrivain, auteur de La Visite curieuse et secrète

D'où vient la haine que les hommes ont longtemps portée aux manchots ? Sait-on que ces derniers ont bien failli disparaître dans d'horribles circonstances ? Dans quelle mesure cette histoire nous en apprend-elle beaucoup sur le rapport de l'homme à son environnement ? Comment s'emparer des sciences pour en tirer des histoires, porter un questionnement environnemental au théâtre, partager avec le public son étonnement et ses recherches ? Suite à une collaboration avec des biologistes d'Océanopolis de Brest, le centre de culture scientifique et technique des océans, un auteur raconte sa recherche d'une construction émotionnelle du savoir – et de sa transmission. (1) La Visite curieuse et secrète, ou relation véritable de choses inouïes se passant en la mer et ses abysses, Éditions Riveneuve/ Archimbaud, 2014.

Sciences environnementales et théologie : le cas exemplaire de l’encyclique Laudato Si’

Par Père Frédéric LOUZEAU
Directeur du Pôle de recherche du Collège des Bernardins, Paris

Jamais, depuis leur séparation moderne, l’urgence d’une nouvelle rencontre entre sciences et religions n’était plus nettement apparue que de nos jours. Les solutions aux défis environnementaux ne sauraient procéder d’un regard unique et totalisant sur la réalité. Nous examinons ici la manière exemplaire dont, dans son encyclique Laudato Si’ parue le 18 juin 2015, le pape François intègre dans un parcours éthique et spirituel les résultats des diverses sciences environnementales et l’apport de la pensée écologique. (1) Lettre encyclique du Saint-Père François sur la sauvegarde de la maison commune, 24 mai 2015 (référée dans la suite de ces notes par le sigle : LS). Nous en recommandons l’édition commentée avec texte intégral, réactions et commentaires, sous la direction de F. Louzeau et B. Roger, Préface de Mgr Jérôme Beau, Éditions Parole et Silence, Collège des Bernardins, septembre 2015, 300 p. (avec les contributions de Dominique Bourg, François Euvé, Alain Grandjean, Philippe Joubert, Jean Jouzel, Bruno Latour, Corinne Lepage, Gérard Payen, Bernard Perret, Pascal Roux et Bernard Saugier).

Hors dossier

Prix bas du pétrole et crise financière internationale : un couple à hauts risques

Par Dominique DRON
Ingénieure générale des Mines

et Didier PILLET
Ingénieur en chef des Mines,

Le contexte 2016 de l’économie mondiale, dans ses composantes énergétiques et financières, est souvent qualifié d’exceptionnel, avec des taux de l’argent très bas voire négatifs, une création monétaire surabondante depuis 2008 (appelée « quantitative easing » ou QE) par plusieurs banques centrales (américaine, européenne, japonaise), l’effondrement des prix du pétrole au tiers de leur valeur en un an et demi, des dettes publiques gonflées par le sauvetage du système bancaire et ses conséquences déflationnistes, une morosité économique mondiale parfois renommée « stagnation séculaire » et l’Accord de Paris, qui reconnaît la nécessité d’une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre entérinée en 2015 par la COP 21. Si les conséquences de ces différentes caractéristiques sont souvent bien connues par chacun des secteurs de l’économie, leur conjonction inédite ouvre des perspectives nouvelles. (1) Les auteurs de cet article s’expriment ici à titre personnel.

Le marché pétrolier à la croisée de la géologie, de l’économie et de la géopolitique

Par Olivier APPERT
Conseiller du centre Énergie de l’IFRI, membre de l’Académie des technologies

Le marché pétrolier dépend de considérations géologiques, économiques et géopolitiques. Dès l’origine, le pétrole a soulevé des polémiques impliquant ces trois dimensions qui sont étroitement interconnectées. Aujourd’hui, c’est toujours le cas : seule la prise en compte de toutes ces dimensions permet de comprendre l’évolution du marché.

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